Un article d'une copine instit comme moi, qui a été affectée cette année dans les quartiers nord de Marseille. J'ai été très émue par ce texte que je trouve très juste et très touchant. Je lui ai demandé si je pouvais le publier dans la rubrique "Révolutionnons l'éducation", que je n'alimente que très peu faute de temps. C'est pourtant un sujet qui me tient à coeur, alors un grand merci pour cette contribution.

Mes premiers pas dans les quartiers Nord de Marseille...

7 semaines après la rentrée, je me pose un peu et je fais le point. J'en retire deux visions, je vous les livre ici.

Première vision

Les quartiers nord de Marseille... c'est d'abord une foule d'images qui va des bandes de jeunes encapuchonnés à la kalachnikov en passant par les tours... C'est aussi des idées, du "ça craint",  du "c'est violent", du "c'est pauvre"...

Premier jour de pré-rentrée. J'arrive dans le quartier de mon école, dans le 15ème, rues jonchées de saletés, pauvres bougres qui traînent des pieds les yeux vides, immeubles gris, commerces tristes... j'entre dans l'école, un vrai QHS (quartier haute sécurité^^)... on ne voit rien de l'extérieur. Seule une enseignante m'accueille avec quelques tatas, pas de directeur... Petit malaise quand on m'indique ma classe... premier étage, biscornue, quasi vide, pas de point d'eau, pas de porte-manteaux, pas de jouets. Alors c'est là. Ici que je vais faire mes premiers pas de titulaire. Dans cette salle, dans cette école. J'ai du mal à me projeter... Je retiens pour le moment mes larmes. J'ai du pain sur la planche. Les commandes à déballer, à pointer et à ranger. Au fur et à mesure des tas de personnes entrent dans "ma" classe, se présentent, se sentent désolées pour moi d'avoir été mise dans la "bibliothèque" sans ouverture extérieure. Il fait chaud. Quelques heures plus tard, petite réunion avec l'ensemble des collègues. Le directeur ne juge pas utile de faire les présentations... Mes questions font rire: "Comment je peux faire pour vérifier l'identité des parents quand ils viennent chercher leurs enfants, vu que je suis nouvelle? Je demande la carte d'identité?".  Les réponses données en riant sont teintées de mépris: "Si c'est des gitans tu donnes tout, pose pas de question!!"
Premier soir, mélange de colère et de  tristesse, je me sens mal accueillie, à l'écart. Le surplus déborde un peu. Ça soulage.

Premier jour de rentrée. J'ai la boule au ventre. Comment vont être les gamins? Vont ils pleurer? La tata sera là pour m'aider? Et les parents vont être gentils? Me faire confiance? Trop tard pour s'échapper, ils sont là. Ils arrivent tous d'un coup. Je suis seule, la tata n'est pas encore arrivée. Des pleurs, des cris, des...hurlements... c'est dans ma classe oui. Une autre maitresse vient m'aider. Mais doit vite retourner dans sa classe. Je fais bonne figure, affiche mon plus beau sourire, rassure le plus possible les parents, accueille chaque enfant du mieux que je peux. Mais là, vite, un enfant s'échappe de la classe alors que j'en ai tant d'autres à m'occuper... un père me le ramène. Mais où sont ses parents à ce petit? Il s'enfuit dans le couloir. Je fais quoi là bordel?! Elle est où ma fiche IUFM sur la gestion de la première rentrée?? Il est où le paragraphe sur le gamin hurlant  dans le couloir accroché au radiateur??? Les parents m'observent... première gestion de crise... je lui parle gentiment, avec douceur, empathie "je comprends ta peine mais tu dois venir avec moi en classe...", j'essaie de l'arnaquer comme dit un collègue "j'ai des supers jeux en classe, ça va te plaire..."... rien n'y fait, l'hurlant hurle et s'accroche toujours au radiateur... Il a de la force le bougre! Je me sens seule. Je ne sais pas quoi faire. Je retourne en classe, je peux quand même pas laisser tous les autres dans la classe sous la surveillance de quelques parents présents... Mais qu'est ce que tu fiches Flo? Tu vas pas laisser un enfant seul dans le couloir? Mon cerveau est en ébullition. J'y retourne. Je change de stratégie, en mode autoritaire, c'est pas toi qui commande, maintenant tu vas me suivre. Tu fais ce que je te dis. Je l’attrape, en force, je tire sur ses bras pour le décrocher, il se débat, je le contraint... puis les pleurs... Il parle pas français, il n'a jamais été à l'école, sa mère lui a fait croire que j'allais l'emmener à la plage et elle est partie en cachette... Débrouille toi avec lui maintenant...
Puis les jours s'enchaînent. Les premiers sont difficiles.
La première semaine je suis la seule enseignante de l'école à qui il reste des élèves après la journée de classe... Une collègue me tacle "t'es trop gentille, ils vont en profiter et te faire garder leur gamin, faut montrer les dents, rentre leur dedans...", le directeur enfonce le clou, il me dit d'appeler les parents et de les effrayer en leur disant que je vais envoyer leurs enfants à la police... OUI MAIS la maman parle pas le français... le numéro n'est pas attribué... une autre vit dans la rue elle a pas de téléphone...
La relation parents/enseignants ça leur parle pas ou quoi?! Je suis vraiment "TROP" gentille? Ça va être ça mon quotidien? Gueuler sur les parents? Leur faire peur?
Je doute... de moi, de mes collègues, de ma formation,... La tata n'est là qu'une heure par jour, quand elle n'est pas envoyée dans une autre école ou absente...
Il me faut me lever tôt, subir les bouchons, être en hyper vigilance sur la route empruntée par des fous furieux, laisser passer les pompiers et la police qui se rendent sur un accident quasiment tous les matins, c'est fatiguant...
A l'école c'est le chacun pour soi, la "solidarité" des équipes bossant dans les quartiers difficiles n'est qu'un mot employé par le directeur en guise d'introduction. Du vent. Il faut croire que cette école n'est pas si difficile pour que chacun travaille dans son coin.
Pourtant les enfants galèrent. Tout ce que je trouve sur internet pour les moyenne section est trop ambitieux pour mes élèves. Nombre de mes séances ne marchent pas. Mais alors pas du tout. Mais de quoi elle parle la maitresse??? Petits parleurs, enfants non scolarisés, non francophones, arrivant de l'étranger avec une autre culture, ... quelques parents ne parlant pas du tout le français et ne le comprenant pas. Comment leur expliquer que le vendredi il y a grève de cantine et qu'il faut venir chercher les enfants à 11h30??
Il m'aura fallu les 7 semaines pour comprendre à peu près comment fonctionne une école maternelle, ce que je peux attendre des enfants, comment procéder, etc.

Alors voilà, je pourrai en rester là, dresser encore un tas de point négatifs de cette situation et me dire que j'en ai pour 10 ans, que le métier d'enseignant est pas reconnu, mal payé, pas valorisé, Que les gosses comprennent rien, que c'est la faute des parents, de la société, de l’Éducation Nationale. Que je vais les occuper en attendant les vacances puisque c'est visiblement LE point fort de ce boulot!
Et bien NON! Ça fait pas 10 ans que je galère pour passer ce concours pour en rester là! Non, non et non! Je l'aime ce boulot! Alors on se retrousse les manches, on balaie d'un revers de manches les idées désabusées, on secoue sa cervelle et on agite ses neurones! Au travail!

Deuxième vision

Premier jour de pré-rentrée. J'arrive dans le quartier de mon école, dans le 15ème, c'est pas terrible, très pauvre mais ce n'est pas les grandes tours qui renferment une école, ça fait vieux quartier populaire, petits immeubles, petits commerces, le marché aux puces à deux pas, y'a de la vie par ici...... j'entre dans l'école, elle a été toute refaite par un architecte en 2009 je crois. C'est moderne et propre à l'intérieur. Ça change des écoles du coin d'une tristesse infinie. Une enseignante m'accueille les bras ouverts avec quelques tatas pleine de sourire et de bonne humeur... C'est vrai, la classe est pas top mais grâce à ma super maman, à mon ami, ma proprio et quelques autres personnes, les jouets affluent, les livres s'entassent, la classe prend forme... Je suis loin des autres classes qui débordent de rangements et de matos mais je pense à ces classes en Afrique où les enfants sont 50 et n'ont qu'un cahier et qu'un crayon... Ne perdons pas de vue l'essentiel! Finalement, la classe est pas si mal....

Premier soir difficile, mon ami et maman me réconfortent. Être entourée ça n'a pas de prix. Je repars gonflée à bloc.

Premier jour de rentrée.
Il est dur c'est vrai. Pourtant, quand les pleurs cessent après une petite chanson, que les hurlements s'apaisent après un câlin, que les petits passent d'un jouet à l'autre les yeux pétillants, qu'ils ont envie de revenir le lendemain... alors dans ton petit cœur meurtri de maitresse débutante qui doute toujours beaucoup, tu vois une jolie lueur apparaître.

Puis les jours s'enchaînent. Les premiers sont difficiles bien sûr.
Me faire comprendre des parents par exemple. Il faut répéter souvent, ne pas se contenter de leur hochement de tête poli, faire des traduction sur Google traduction (oui oui, j'ai fait ça! Traduction en russe! La maman a tout compris!).
Les liens de confiance s'établissent. Ils sont souriants, ont toujours un mot gentil à mon égard. Ce sont des parents inquiets pour la scolarité de leurs enfants, qui veulent que ça marche, qui me soutiennent quand un truc va pas trop avec leur gamin, qui essaient de s'en sortir. Oui, bien sûr il y a les pénibles, les cons et les je-m'en-foutiste, mais pas plus que dans les beaux quartiers d’Aix!
A la réunion de rentrée parents/prof, j'attendais 3/4 parents comme dans les autres classes, j'en ai eu 11! Une petite victoire que je m'attribue. C'était trop facile d'oublier de le leur rappeler ou de ne pas insister. Certaines collègues sont passées maîtres dans ce domaine avec une sacré dose de culot : "de toute façon les parents ils s'en foutent, ça sert à rien que j'affiche la date de la réunion, je leur dis une fois, ils ont qu'à s'en rappeler!"
Puissance supérieure du temps, divine ou pas, aide moi à ne jamais devenir comme ça!

Se lever à 6h30 c'est dur, et faire la route jusqu'à Marseille avec une moyenne de 50 min c'est dur aussi... Là j'avoue mon optimisme ne trouve pas grand chose de positif... Je me dis que j'ai un boulot que j'aime, que je n'y vais pas pour rien, que je me sens utile, qu'il y a pire comme temps de trajet, que j'en profite pour papoter avec mon chéri (kit mains libres chéri!). Je covoiture deux fois par semaine avec une collègue et ça aussi c'est cool. On peut parler de l'école et de pleins d'autres choses!
J'ai donc trouvé les 3 collègues sur 10 qui sont sympas. Ça sera bien suffisant hein? La qualité à la quantité... Ça ira bien pour une année.

Mes séances marchent pas... et bien, ma cervelle a du défi à relever! On repart en arrière, on se creuse la tête, on demande aux (3) autres collègues y'a bien un truc sur lequel je vais pouvoir m'appuyer! Ils aiment entendre des histoires? On y va! Ils aiment faire de la pâte à modeler? Allez y les enfants! Faire parler la mascotte? Je vous la prête! Faites vous plaisir! Besoin de bouger? On descend en salle de motricité, jouer au loup ça les éclate!
Bref, pendant ces 7 semaines,  j'ai appris pleins de choses, à ne plus (trop) culpabiliser, à leur laisser du temps, à moins parler, à être souple sur mon emploi du temps et mes activités prévues, à improviser (!), etc.

L'atsem qui travaille avec moi (la tata!) est pas là souvent mais quand elle est là, on travaille bien, elle est super, est bienveillante avec les gamins, sait rassurer les parents inquiets, elle me soutient quand j'ai pas le moral. Et ça compte cette présence!

Alors voilà, je pourrais dresser encore des tas de points positifs... mais j'ai du boulot! Oui c'est prenant, ça déborde sur la vie personnelle, on y pense tout le temps... mais c'est bon signe, hein docteur?
Apprendre à se satisfaire de ses conditions de travail sans pour autant  perdre son regard critique et chercher à les améliorer, continuer à aller de l'avant et profiter pleinement de chaque progrès accompli par les élèves, de leurs rires spontanés et parfois forcés, de leurs regards pétillants, de leur envie de découvrir, leur appétit d'apprendre, de jouer, de faire comme la maitresse, de grandir...

Aimer son travail pour qu'il nous aime !